Le droit universel à la présence et la nécessité d’une loi sur l’écocide

Brian J. Amos est associé dans un cabinet spécialisé en propriété intellectuelle à New York. Titulaire d’un doctorat en droit (JD) et d’un doctorat de recherche (PhD), il est diplômé de l’UCL à Londres. Ancien neuroscientifique au NYU Medical Center, il a publié dans Nature Biotechnology et chez Oxford University Press.


Île déserte. Crédit : Jacob Nasyr via Unsplash

Imaginez que vous vous réveilliez sur une île inconnue aux côtés d’étrangers venus des quatre coins du monde. Aucun de vous ne se souvient comment il est arrivé là. Personne ne possède d’acte de propriété, de drapeau ou de droit d’héritage sur ce territoire. Pendant un bref instant, avant que l’idéologie, la hiérarchie ou la peur ne prennent le dessus, quelque chose de remarquable se produirait probablement : chacun reconnaîtrait que personne n’a davantage de droit sur cette île que les autres.

Cette intuition fugace est importante.

Avant le droit, avant la culture, avant la conquête, il existe une reconnaissance simple : la seule présence confère une légitimité. Chaque personne est là. Chacune appartient donc à cet endroit autant que n’importe quelle autre.

Poussons maintenant cette expérience de pensée un peu plus loin. Qu’en est-il des autres êtres vivants déjà présents sur l’île : les oiseaux, les insectes, les mammifères, les arbres, les champignons ou encore les récifs coralliens au large des côtes ? Reconnaîtrions-nous instinctivement qu’eux aussi ont un droit égal à y exister ?

Nous pensons que la plupart des sociétés modernes ne le feraient pas. Dans le monde industrialisé en particulier, nous sommes conditionnés à considérer la Terre non comme une communauté vivante dont nous faisons partie, mais comme une propriété. Les forêts deviennent du « bois d’œuvre ». Les océans, ainsi que les êtres qui les habitent, deviennent des « ressources halieutiques ». Les écosystèmes vivants deviennent des « ressources naturelles ». Même la destruction de systèmes écologiques entiers est atténuée par des euphémismes aseptisés comme la « perte d’habitat ».

Derrière ce langage se cache une hypothèse implicite : les êtres humains disposeraient d’un droit à l’existence supérieur à celui de toutes les autres espèces. Il s’agit, en réalité, d’une forme de suprémacisme humain.

Mais sur quoi repose une telle prétention ?

Certaines traditions religieuses affirment, ou sont interprétées comme affirmant, que la Terre entière a été donnée à l’humanité afin qu’elle l’exerce sous sa domination. D’autres idéologies justifient implicitement la domination humaine par la seule puissance : les humains ont triomphé grâce à leur supériorité technologique, donc ils gouvernent le reste du vivant. Pourtant, peu de personnes croient réellement que la force suffit à créer une légitimité morale. De nombreuses sociétés rejettent ce principe dans les affaires humaines parce que l’histoire a démontré à maintes reprises ses conséquences désastreuses et son caractère erroné.

Pourquoi, dès lors, l’acceptons-nous dans notre relation au reste du vivant ?

Toutes les cultures ne le font pas. La philosophie jaïne considère que tous les êtres vivants méritent compassion et considération morale. De nombreuses traditions autochtones perçoivent les êtres humains non comme les maîtres de la nature, mais comme des participants à un ordre vivant et interconnecté. Certaines cosmologies aborigènes australiennes et insulaires du détroit de Torres rejettent même l’idée d’une séparation entre l’être humain et le monde naturel. Des croyances présentes de l’Amazonie à la Papouasie-Nouvelle-Guinée reconnaissent les animaux comme des parents ou des ancêtres, bien avant que l’Occident ne parvienne à des conclusions similaires grâce à la théorie de l’évolution et à la génomique. Dans les cultures demeurées relativement à l’écart de la modernité industrielle, on retrouve souvent la même intuition : les êtres humains font partie du vivant, ils n’en sont pas les propriétaires, et chaque forme de vie a le droit d’être ici.

Même la psychologie du développement fournit des indices suggérant que cette vision pourrait être plus fondamentale que nous ne le pensons. Des études montrent que les jeunes enfants ne placent pas spontanément la vie humaine au-dessus de toute vie animale ; ils apprennent cette hiérarchie au fil de leur socialisation.

Débarrassons-nous donc des présupposés hérités. Écartons l’idée qu’un décret divin aurait conféré à l’humanité la propriété de la Terre. Rejetons également l’idée que la supériorité technologique crée un droit moral. Que reste-t-il alors ?

Nous revenons à l’île. Nous revenons à ce bref moment de sincérité où la simple présence semble constituer le seul fondement légitime de l’appartenance.

Cette reconnaissance constitue la base de ce que l’on peut appeler le « Droit universel à la présence ». En termes simples, le Droit universel à la présence est le principe selon lequel chaque espèce actuellement existante possède un droit inhérent à exister du seul fait de son existence préalable.

Il ne s’agit pas de sentimentalisme. Il s’agit de cohérence morale.

Chaque espèce vivante aujourd’hui représente un maillon ininterrompu d’une chaîne de vie qui s’étend sur environ 3,7 milliards d’années. Ce chiffre mérite d’être écrit en toutes lettres tant son ampleur dépasse l’entendement : 3 700 000 000 d’années de survie, d’adaptation, d’évolution, de catastrophes et de continuité. Chaque espèce est l’expression vivante de cet héritage ancestral.

Éléphants dans la réserve du Masai Mara, au Kenya. Crédit photo : Larry Li via Unsplash.

Dès lors, au nom de quelle autorité morale, et non de la seule puissance, l’humanité pourrait-elle anéantir l’une de ces lignées pour des raisons de commodité, de luxe ou de profit ? Le Droit universel à la présence soutient que nous ne disposons d’aucune telle autorité.

Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas d’un argument contre la prédation, la mort ou l’interdépendance écologique. Ce droit appartient aux espèces dans leur ensemble, et non à chaque organisme pris individuellement. La vie sur Terre a toujours impliqué la consommation et la compétition. Mais il existe une profonde différence morale entre participer aux systèmes écologiques et conduire consciemment une espèce vers l’extinction. Cette distinction confère aux êtres humains une responsabilité particulière.

Les êtres humains sont uniques non pas parce qu’ils seraient les seuls à compter, mais parce qu’ils sont les seuls à avoir démontré leur capacité à anticiper les conséquences planétaires de leurs actes et à organiser leur comportement autour de principes éthiques abstraits. Cette capacité s’accompagne d’une responsabilité.

Reconnaître un Droit universel à la présence signifierait accepter une obligation fondamentale : l’humanité ne doit pas, sciemment ou par imprudence grave, éradiquer d’autres espèces ni les réduire à un niveau où leur survie devient impossible.

Cette idée fait écho au langage employé par celles et ceux qui œuvrent à faire reconnaître l'écocide, la destruction massive de la nature, comme un crime grave à l’échelle mondiale. En 2021, un Panel indépendant d’experts composé de juristes internationaux a défini l’écocide comme des « actes illicites ou arbitraires commis en connaissance de la forte probabilité qu’ils causent des dommages graves et soit étendus, soit durables à l’environnement ». Le droit relatif à la criminalisation de l’écocide vise les personnes occupant des positions de pouvoir : dirigeants d’entreprises et responsables gouvernementaux qui autorisent des décisions provoquant des dommages environnementaux massifs. Il établit une nouvelle limite morale et juridique au-delà de laquelle il n’est plus acceptable d’agir. 

Une telle idée peut sembler radicale. Mais toutes les grandes avancées morales n’ont-elles pas, à leur époque, semblé radicales ? L’abolition de l’esclavage était radicale. L’idée des droits humains universels était radicale. Le principe de l’égalité juridique entre les personnes, indépendamment de leur race ou de leur sexe, était radical. La protection de l’environnement elle-même fut longtemps considérée comme un idéalisme naïf. Même le concept d’écocide, aujourd’hui de plus en plus débattu dans les cercles politiques et intégré dans un nombre croissant de systèmes juridiques nationaux, était encore, à l’échelle d’une vie humaine, considéré comme une idée marginale.

Réception diplomatique consacrée à la reconnaissance de l’écocide, coorganisée par la République du Vanuatu et le Royaume de Belgique lors de la Première Conférence sur la transition vers un abandon des énergies fossiles, à Santa Marta, en Colombie.

En 2024, le Vanuatu, les Fidji et les Samoa ont soumis une proposition officielle visant à faire reconnaître l'écocide comme cinquième crime international devant la Cour pénale internationale, aux côtés du génocide, des crimes contre l'humanité, des crimes de guerre et du crime d'agression. La droit relatif à la criminalisation de l'écocide gagne du terrain en Amérique latine, en Europe et en Afrique, tandis que de nouveaux crimes d'écocide sont proposés dans les législations nationales presque chaque semaine. 

Le progrès moral commence souvent par une évolution des perceptions avant de devenir une évolution du droit. Or, cette perception est déjà en train de changer.

Les jeunes générations rejettent de plus en plus l’idée selon laquelle la consommation humaine devrait automatiquement prévaloir sur la survie des écosystèmes. Elles remettent en question l’agriculture industrielle, l’extinction massive des espèces, les modèles économiques extractivistes et la logique de croissance infinie. Elles sont également davantage enclines à considérer les animaux comme des êtres sensibles, les écosystèmes comme moralement importants et la destruction de l’environnement comme un échec éthique plutôt que comme un simple dommage collatéral du progrès.

La recherche scientifique contribue elle aussi à ébranler les anciennes conceptions de l’exceptionnalisme humain. Les chercheurs documentent de plus en plus le deuil, la joie, le jeu, la mémoire, les liens sociaux, la coopération et même certaines formes de culture chez de nombreuses espèces. De nombreuses caractéristiques autrefois présentées à tort comme exclusivement humaines apparaissent désormais comme faisant partie d’un continuum partagé par de multiples espèces. La frontière artificielle entre « nous » et la « Nature » devient chaque jour plus difficile à défendre.

Reconnaître un Droit universel à la présence ne mettrait pas fin à la civilisation humaine, ni à l’agriculture, ni au développement. Mais cette reconnaissance transformerait profondément le cadre moral dans lequel ces activités s’inscrivent. Elle signifierait que l’extinction provoquée par l’action consciente des êtres humains n’est pas simplement regrettable d’un point de vue économique ou malheureuse d’un point de vue esthétique, mais qu’elle est moralement répréhensible.

Aujourd’hui déjà, nous regardons l’extermination d’espèces telles que le pigeon migrateur, la rhytine de Steller ou le thylacine comme des événements moralement indéfendables. Les générations futures pourraient porter le même jugement sur nombre de pratiques actuelles. Plus de 10 000 espèces disparaissent chaque année. Qui peut contempler les deux derniers rhinocéros blancs du Nord, toutes deux des femelles, sans percevoir l’immense irresponsabilité et la profonde honte qui accompagnent les actions humaines ayant conduit à cette situation tragique ?

La Déclaration universelle des droits de l’homme a vu le jour après que l’humanité eut été confrontée à des atrocités d’une telle ampleur que le monde ne pouvait plus les ignorer. Le droit relatif à la criminalisation de l’écocide repose sur une logique similaire : certains dommages sont si graves, si étendus et si irréversibles qu’ils exigent non pas une simple réglementation, mais une criminalisation. Le Droit universel à la présence et le droit de l’écocide constituent, au fond, une même argumentation abordée sous deux angles différents. Le premier nous invite à reconnaître que les autres espèces possèdent un droit à l’existence. Le second affirme que celles et ceux qui détruisent les conditions nécessaires à cette existence doivent être tenus personnellement responsables de leurs actes. Ensemble, ils dessinent la perspective d’un monde dans lequel les systèmes vivants dont dépend toute vie sur Terre seraient protégés non seulement par des politiques publiques, mais également par la loi.

L’humanité saura-t-elle élargir son imagination morale avant que des pertes irréversibles ne l’y contraignent ? Faudra-t-il attendre que l’effondrement écologique et l’extinction massive des espèces atteignent un niveau de catastrophe comparable pour reconnaître que les autres formes de vie possèdent, elles aussi, une revendication légitime à poursuivre leur existence ?

Répondons à cette question avant qu’il ne soit trop tard. Le Droit universel à la présence nous invite à abandonner l’idée selon laquelle l’humanité serait propriétaire du monde vivant au seul motif qu’elle est capable de le dominer. Il nous invite également à reconnaître une vérité que de nombreuses cultures, philosophies et peut-être même nos propres intuitions ont comprise depuis longtemps : aucune espèce n’est arrivée sur Terre, ni n’y vit aujourd’hui, avec un droit à l’existence supérieur à celui d’une autre.

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